Prêt ou pas ?

Lors de la réception de Bastia-Borgo ce vendredi, le kop sarthois a tenu à souligner son mécontentement par le biais d’une banderole : « La politique de prêts n’est pas un projet. Sans projet pas d’âme. Sans âme pas de miracle ». Une prise de position claire sur une idée qui circule depuis de nombreux mois désormais : le club sarthois aurait trop recours à la mode du prêt pour construire son effectif. Une méthode qui serait alors en partie responsable des désillusions plus ou moins récentes.


Sans préjuger de la pertinence ou non de cet avis, nous avons voulu regarder « de plus près » si cette politique de la direction sarthoise était, dans les chiffres, une mauvaise idée pour le club.


© Mickaël Bruneau Photographie

Une chose est sûre, recourir aux prêts est une constante récurrente pour le club Sang & Or. Depuis la remontée de l’équipe fanion en National en 2018, pas moins de 21 joueurs sont arrivés au club par ce biais. Cette saison, ils sont 5 dans ce cas : Ibrahim Cissé, Loïc Damour, Boubakar Camara, Issouf Macalou et Amadou Dia N’Diaye. Trois sont des titulaires quasi-systématiques, quand Camara et à un degré moindre N’Diaye interviennent un peu moins souvent. Il n’empêche qu’avec 25 matchs en moyenne pour chacun, leur importance dans l’équipe est indéniable. C’est bien plus par exemple qu’en 2018/2019, où déjà 5 joueurs étaient venus en prêt (Kocik, Bidounga, Elissalt, Diarra et Montiel), mais seul l’actuel Lorientais s’était imposé comme titulaire. Le total représentait alors pour chacun 16 matchs de moyenne.


La saison passée, ils étaient un peu moins (Costa, Gonçalves, Brahimi et Krasso) mais l’apport offensif de Brahimi puis Krasso, et l’impact en défense de Costa avaient nettement joué leur importance. Le constat était plus nuancé dans la saison tronquée de Ligue 2 où pas moins de 7 joueurs prêtés faisaient partie de l’effectif. Mais avec une moyenne de 14 matchs chacun, seules les présences de Fofana voire Maziz et Kanté étaient notables.


Donc le premier constat que l’on peut tirer est assez clair : oui, la politique de prêt semble un choix stratégique, puisque répétée au fil des saisons. L’avantage : évidemment la possibilité d’attirer des joueurs en devenir ayant parfois le calibre pour évoluer au niveau supérieur. Bien sur l’aspect financier entre en compte également, permettant d’économiser des primes de transfert et d’infléchir la masse salariale. L’inconvénient est évident également : impossible de construire sur du long terme avec les mêmes joueurs. Sauf à miser sur des options d'achat. Ainsi, seul Diarra a poursuivi l’aventure sarthoise après son prêt, le temps d’une saison, les dirigeants sarthois levant l'option auprès du Stade Rennais. Certains suiveurs penseront également qu’un joueur prêté aurait moins de motivation à s’investir dans les ambitions collectives du club au profit de son intérêt individuel, ce qui, toutefois, semble difficile à évaluer factuellement.



Alors ce choix des dirigeants manceaux est-il si étonnant et particulier ? Un élément de réponse peut être obtenu en analysant plus spécifiquement le championnat de cette saison. Quelque soit son passé, le club sarthois évolue désormais en National, avec toutes les spécificités de ce 3e échelon du football français, à mi-chemin entre professionnel et amateur, à la fois réservoir de pépites mais pas toujours attractif pour des joueurs déjà installés. Si bien que la pratique du prêt est tout sauf anecdotique. D’après le site Transfermarkt, pas moins de 64 joueurs du championnat sont dans cette situation, soit une moyenne de 3,5 joueurs par club.


Avec ses 5 joueurs, Le Mans est certes dans la catégorie des clubs utilisant le plus ce type de contrat. Mais il n’est pas le plus gourmand en la matière. 4 équipes font pire, ou mieux selon le point de vue : Cholet, Sète, Bastia-Borgo et Boulogne. Les plus malins remarqueront rapidement qu’il s’agit de clubs du bas de tableau. Notons aussi que le Red Star, Avranches et Créteil sont dans la même jauge que Le Mans. Là encore, des équipes pas forcément bien classées.


Toutefois il serait réducteur de faire le parallèle si rapidement entre nombre de prêts et classement. Ainsi, Annecy, en route pour la Ligue 2, possède 4 joueurs prêtés, tout comme Villefranche, candidat au podium, et Orléans, équipe à la trajectoire proche des Sarthois.


Le contre-exemple est vrai aussi : Laval a fait le choix de n’avoir aucun joueur prêté dans son effectif. Avec Sedan, ce sont les deux seuls clubs du championnat dans ce cas.


A noter toutefois que la particularité de l’équipe mancelle est que l’ensemble de ces joueurs en prêt sont des éléments qui jouent beaucoup. 124 matchs en tout pour être précis à ce jour, c’est le 2e total de la division, derrière Cholet dont les 6 joueurs (Njiké, Mattoir, Kocik, Renaud, Fortuné, Lô) cumulent à 154 rencontres disputées. A l’inverse, seuls 2 Annéciens sur les 4 en prêt sont des éléments indiscutables dans le XI de Guyot (Bastian et Kyeremeh).



Le constat de cette saison montre assez étrangement que les clubs de tête ont moins recours au prêt que ceux en difficulté. Alors, est-ce que pour monter en Ligue 2, cette stratégie serait vraiment à éviter ? Là encore, la réponse est à nuancer.


Ainsi l’an passé, Quevilly terminait 2e du championnat avec 4 joueurs en prêt et pas des moindres puisqu’on y retrouvait le meilleur buteur Andrew Jung, mais aussi Nadé et Lemaitre. Bastia avait également recours à Ducrocq, Assignon et Vincensini pour asseoir sa place de leader.


L’année précédente, les chiffres sont encore plus clairs. Le lauréat de cette saison tronquée, Pau FC, avait plus d’éléments prêtés que les Manceaux cette année. 6 joueurs ont participé à la montée, dont 5 étaient des titulaires indiscutables parmi lesquels Kamissoko, Guendouz ou le buteur Gueye. Cette saison-là, Dunkerque montait avec 5 prêts parmi lesquels Mohamed Bayo, Iron Gomis ou Alexandre Lauray.


Enfin, lors de la dernière montée des Sarthois, en 2019, Rodez possédait 4 joueurs en prêt, et là aussi des éléments forts (David, Douline, Dieng, Roche). A contrario Chambly n’en disposait d’aucun. Ce qui paradoxalement n’a pas été un avantage dans la construction à long terme puisque, à date, il s’agit du seul club parmi les 6 précédemment cités à être déjà redescendu.


Tous ces éléments mis bout à bout ne peuvent évidemment pas permettre de répondre clairement si avoir des joueurs en prêt est un bon choix ou pas. On peut simplement remarquer qu’il s’agit d’une tradition désormais au club, qui pourra mettre en avant qu’il n’aurait pu faire venir certains éléments dans les vestiaires du MMArena sans cette méthode, et que cela n’aurait pas forcément donné l’assurance d’accueillir des profils plus performants en échange.


On constatera aussi qu’en National, l’usage du prêt est devenu très banal et que presque toutes les équipes y ont recours, certaines plus que moins comme les Sarthois. Cela ne semble en tout cas pas préjuger de l’issue d’une saison puisque les exemples récents montrent que la majorité des derniers promus jouaient avec plusieurs joueurs prêtés dans leur XI.


Dunkerque, Villefranche... Lauray a connu 2 prêts en National avant de se poser au Mans | © Mickaël Bruneau Photographie

Toutefois, on peut également comprendre la frustration née chez les fervents suiveurs du club du président Gomez. Voir passer année après année, avec plus ou moins de succès, des individualités dont on sait qu’elles ne seront pas là la saison suivante, laisse un goût amer quand on souhaite se projeter sur du long terme. Peut-être que le curseur serait alors à ajuster, avec pourquoi pas seulement un, deux voire trois joueurs prêtés dans l’effectif, et laisser la place ainsi à d’autres forces en présence : dénicher des pépites dans les divisions inférieures (Fadiga…), faire monter des jeunes pousses (Moussadek…) ou cibler des spécialistes du championnat (Vargas-Rios…).


On a coutume de dire que la France compte 67 millions de sélectionneurs, mais on peut aussi affirmer que nous sommes des milliers de directeur sportif manceau !


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